Projet Marges : présentation

Durement affecté depuis le début des années 90 par une succession de crises, le Japon a pourtant séduit, dans les années 1980, par un « modèle social » auquel on a pu attribuer un statut d’exemplarité. L’accroissement de la richesse au cours du XXe siècle, et la mise en place d’un Etat-nation toujours plus unifié, permit certainement une adhésion toujours plus grande aux valeurs d’une classe moyenne urbaine et fortement éduquée. Pourtant la conscience qu’ont les Japonais d’eux-mêmes semble marquée par un constat de plus en plus partagé : ce modèle s’effrite de toutes parts. Certes, ce n’est pas la première fois que le pays est ainsi confronté à une crise d’ampleur nationale, mais la particularité de la période actuelle serait la difficulté de trouver des solutions ou des politiques adaptées. Si s’inspirer de l’étranger a pu, à différentes périodes, être considéré comme un moyen efficace de renforcer un système social fragilisé, cette solution n’est plus évoquée avec la même certitude aujourd’hui. La politique néolibérale appliquée avec succès au début des années 2000 est par exemple largement critiquée pour avoir créé massivement des « travailleurs pauvres » et aggravé les inégalités sociales. Le Japon a conscience que sa réussite économique et sociale l’a mis dans une situation singulière qui le pousse à trouver des solutions originales mais souffre d’une grave crise de confiance, encore renforcée par la catastrophe nucléaire de Fukushima : est-il aujourd’hui condamné à subir les transformations qui l’affectent, aurait-il perdu toute capacité à se rénover ?

L’état actuel du champ d’analyse du Japon contemporain ne semble permettre de répondre qu’à l’affirmative. Il se distribue, à grands traits, entre deux courants : d’une part les tenants d’un Japon « harmonieux » et incapable de changements majeurs – suivant un modèle culturaliste insistant sur l’esprit japonais ou bien suivant une approche sociologique qui insiste sur les mécanismes de régulation des divergences (Le Japon, le consensus : mythe ou réalité, 1984 ; l’envers du consensus, 1997) ; d’autre part, ceux qui font un état des involutions incontrôlées de la société japonaise comme la multiplication des laissés-pour-compte, rejoignant les critiques déjà ancienne d’une société inégalitaire. Entre rigidité et déliquescence, la reprise en main par le Japon de son histoire serait-elle limitée à un vœu pieu de retour des politiques keynésiennes ou bien au rôle bienveillant de « conseillers du prince » défendu par les tenants de la « sociologie de l’espoir (kibô shakai gaku) » ? Issus de différentes disciplines, les auteurs qui participent à cet ouvrage font le pari de montrer que cette capacité du Japon à s’adapter n’est ni de l’ordre de la spéculation, ni nouvelle, et s’exprime dans de multiples dimensions.

Sa mise en évidence nécessite tout d’abord un choix méthodologique qui donne toute son importance à l’analyse des dynamiques sociales. Au regard des contributions, d’abord présentées oralement dans le cadre du groupe de recherche « populations japonaises », le modèle « centre(s) » – « marge(s) » s’est imposé comme le plus à même d’être un socle commun à l’ensemble des auteurs et de rendre compte au mieux des évolutions non seulement intentionnelles mais également négociées qui animent le Japon. Ce modèle simple mais qui a déjà fait ses preuves dans la sociologie française – on pense notamment à Robert Castel, La métamorphose de la question sociale, 1995 – possède également l’avantage d’être d’une grande flexibilité, chaque auteur pouvant ainsi définir concrètement les termes de la relation dans le cadre de sa discipline – Droit, science-politique, anthropologie, géographie, sociologie, littérature, art, etc. En outre, ce schéma analytique permet des jeux d’échelle et ne limite plus les transformations qui affectent la société japonais à des influences extérieurs – les Etats-Unis, la Chine, les institutions internationales –, mais permet d’inclure également les nombreuses relations intérieures différentielles. C’est donc à partir d’un modèle théorique renouvelé que les auteurs essayent de comprendre la dynamique du Japon contemporain, sa capacité à s’adapter, mais également les limites de ces agencements.

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