Chinois au Japon : synthèse

Entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la fin des années 1970, les flux de populations entre la Chine (et dans une moindre mesure Taiwan) et le Japon ont été presque totalement suspendus. Cette longue coupure résulte aussi bien de la fermeture à l’entrée des frontières japonaises que de la fermeture à la sortie des frontières chinoises. Ceci a eu pour conséquence la constitution de deux communautés chinoises indépendantes l’une de l’autre : celle des anciens immigrés, appelés les oldcomers,  et celle des nouveaux arrivants, les newcomers.

Les termes de oldcomers, オールドカマーズ (anciens immigrés) et de newcomers, ニューカマーズ (nouveaux arrivants), tirés de l’anglais, ne se limitent pas à désigner un phénomène propre à l’immigration chinoise, mais s’applique à l’ensemble de l’histoire de l’immigration au Japon.Oldcomers renvoie aux étrangers et personnes d’origine étrangère arrivés, pour la plupart, avant 1945 et newcomers à ceux arrivés depuis la seconde moitié des années 1970 et jusqu’à aujourd’hui. En 1945 vivaient au Japon plus de deux millions de Coréens et environ 60 000 Chinois de Taiwan et du Continent. Dans les années qui suivent la guerre, la majorité de ces résidents étrangers est rapatriée, cependant, plus de 500 000 Coréens et 30 000 Chinois font le choix de rester au Japon et deviendront ceux que l’on désigne par le terme de oldcomers. Dans 99% des cas, les oldcomers étaient originaires des régions d’Asie colonisées par le Japon et avaient donc, jusqu’à la défaite japonaise de 1945, le statut de « sujet de l’Empereur japonais ». En 1952 ils perdent tout droit à la nationalité japonaise et deviennent de simples résidents étrangers sans plus de droits que les autres étrangers. Il faut attendre 1991 pour que le gouvernement japonais accorde à tous les immigrés de longue date un statut privilégié, celui de « résident permanent spécial » (特別永住者 / tokubetsu eijûsha). Dans son sens large, le terme de oldcomer désigne non seulement les personnes ayant le statut de résident permanent spécial, mais aussi celles qui ont acquis la nationalité japonaise. Ces dernières s’étant volontairement, ou au fil des générations, fondues dans le groupe majoritaire japonais il est difficile d’en estimer l’importance. Les seuls chiffres qui existent sont ceux des détenteurs d’un statut de résident permanent spécial (leur nombre diminue régulièrement tous les ans). En 2009, ce statut concernait 405 571 Coréens (du Nord et du Sud) et 2 818 Chinois, pour la plupart originaires de Taiwan.

Ce n’est qu’au milieu des années 1970 que le gouvernement japonais a progressivement ouvert ses frontières aux travailleurs étrangers. La Chine de son côté n’a libéralisé sa politique en matière d’émigration qu’à partir de 1978. Les flux d’immigration chinoise au Japon ont ainsi connu un quasi-arrêt entre les années 1950 et 1980. Au cours de ces décennies, la population chinoise au Japon augmente très lentement par contraste avec l’accroissement constant des flux des vingt-cinq dernières années. On comptait 40 481 résidents chinois en 1950, leur nombre passe à 52 896 en 1980. Dix ans plus tard, en 1990, il a presque triplé, passant à 150 339. Leur nombre triple à nouveau entre 1990 et 2003 pour atteindre 462 396 personnes. En 2010, le nombre de résidents chinois au Japon s’élève à 687 156 personnes.

Population de nationalité chinoise officiellement enregistrée comme résident au Japon 1950-2004

Source : réalisé à partir des données du Bureau d’immigration : 出入国管理 (Shutsunyû koku kanri / Contrôle des migrations) [en ligne]. Tokyo : ministère de la Justice, éditions 2004 et 2010. Disponible sur : http://www.moj.go.jp/.

Le chiffre un peu supérieur à 50 000 Chinois en 1970 correspond grosso modo à la population chinoise oldcomer. Avant 1972 l’acquisition de la nationalité japonaise était très difficile pour les Taiwanais et encore peu de Chinois avaient fait les démarches pour la naturalisation. Le rythme des naturalisations s’accélère dans les années 1970 et peu de Chinois oldcomers ont conservé leur nationalité chinoise (de République de Chine ou de République populaire de Chine) : 2 818 en 2009 comme nous l’indiquions ci-dessus. Par contraste le nombre de résidents chinois arrivés au cours des 30 dernières années a augmenté très rapidement.

Le clivage entre les deux communautés est dès le départ celui du temps et du nombre. Par la suite, les deux communautés ont contribué à creuser le fossé qui les sépare. La tendance à garder l’autre à distance peut s’expliquer aussi bien par la réussite de certains nouveaux arrivants, que par les difficultés rencontrées par certains autres. Du côté des nouveaux arrivants, le peu de relations nouées avec les anciens immigrés chinois se comprend par leur sentiment d’appartenance à une classe socio-économique différente, ou plus simplement à un univers différent. Malgré tout le respect que les nouveaux arrivants expriment pour ceux qu’ils nomment les « anciens huaqiao » (老 华侨 / lao huaqiao, « anciens Chinois d’outre-mer »), il n’est pas rare qu’ils soulignent le fossé socio-culturel qu’ils ressentent à leur égard.

Parmi les nouveaux résidents étrangers, toujours plus nombreux depuis les années 1980, les Chinois de République populaire de Chine (RPC) représentent une large majorité. Ils sont devenus la première population étrangère en 2007, leur nombre dépassant celui des Coréens.

A la différence des autres groupes de nationalité, les Chinois ont pour particularité d’avoir privilégié le canal étudiant comme voie d’entrée au Japon. Même si le statut d’étudiant n’est pour certains migrants qu’un moyen de venir travailler au Japon, il s’agit, toutefois, d’un canal d’immigration très sélectif. Dans tous les pays industrialisés, les études sont la « voie royale de l’expatriation » : les deux tiers des travailleurs étrangers hautement qualifiés dans les pays de l’OCDE seraient entrés dans leur pays d’accueil en tant qu’étudiants. La prépondérance des étudiants et anciens étudiants parmi les nouveaux migrants chinois au Japon explique que la population chinoise y soit aujourd’hui marquée par une proportion élevée de personnes qualifiées, voire hautement qualifiées. Ceci peut expliquer en partie que cette population, en l’espace d’une génération, ait accédé à des emplois qualifiés et se soit insérée dans les classes sociales moyennes, voire privilégiées, de la société d’accueil. La population newcomer chinoise au Japon offre ainsi une image très éloignée de certains stéréotypes qui décrivent l’immigration chinoise comme une immigration commerçante qui tend à créer des communautés coupées de la société d’accueil.

Notons également que le poids des étudiants dans les flux de migration vers le Japon a opéré une transformation de la géographie des lieux d’origine. La plupart ne sont en effet pas originaires des régions traditionnelles d’émigration que sont le Zhejiang, le Fujian et le Guangdong, mais des grandes villes chinoises : en particulier de Shanghai et des villes du quart Nord-Est de la Chine, telles que Pékin, Tianjin, Shenyang ou Dalian.

Hélène Le Bail, le 4 avril 2012.

Référence :

Hélène Le Bail, Migrants chinois hautement qualifiés au Japon, Les Indes savantes, février 2012. ISBN : 978-2-84654-261-6

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