Le paradoxe de la famille de Meiji

« Familles (Ie) de Shimazaki Tôson ou le paradoxe de la famille de Meiji », in La Famille japonaise moderne (1868-1926). Discours et débats, Philippe Picquier, 2011, p.257-268.

La découverte du naturalisme français est un des événements les plus importants de la scène littéraire japonaise de l’ère Meiji (1868- 1912). Au début du xxe siècle, après trois décennies de découverte de la littérature occidentale, de Shakespeare à Dostoïevski, de Jules Verne à Goethe, les thèses et les romans de Zola ont séduit les jeunes écrivains en quête d’une nouvelle forme et d’une nouvelle vocation de la littérature.

A la différence de son modèle cependant, ce mouvement a évolué au Japon vers une expression intimiste, centrée sur la vie privée de l’auteur. La dimension socio-politique n’était pas inexistante au début , mais, après la parution de Futon de Tayama Katai (1871-1930) en 1907, le naturalisme japonais (shizen shugi) s’est davantage préoccupé de la recherche d’une « vérité » (shinjitsu), comprise sous l’influence du christianisme comme une forme de sincérité vis-à-vis de soi-même plutôt que du monde extérieur. Il a ainsi privilégié le développement d’une écriture qui se voulait fidèle à la nature (de l’homme et de son intériorité), ce qui a peu à peu conduit au développement d’une forme particulière de narration, baptisée « récit de la vie privée » (watakushi shôsetsu) vers 1920.

La lecture scolaire ordinaire veut que le naturalisme japonais ait prôné l’émancipation de l’individu en mettant en cause le système féodal (hôken-sei), et en particulier l’institution familiale (ie), hérités du passé. Un parallélisme strict a été instauré entre deux oppositions : « individu/famille » et « nouveau/ancien ». Cet argument est cependant assez problématique, d’une part parce qu’il est réducteur de considérer que l’époque d’Edo (1603-1867) ignorait toute forme de considération de la singularité individuelle, mais aussi parce qu’à l’ère Meiji se met en place un système patriarcal (kafuchô-sei) puissant, aussi bien sur le plan symbolique et idéologique que sur le plan juridique, qui prétend défendre un idéal archaïque. Si le Rescrit impérial sur l’éducation en 1890, ainsi que ses commentaires ultérieurs, transformèrent l’empereur en une sorte de père du peuple, érigeant la famille impériale en modèle pour toutes les familles au Japon, le Code civil promulgué en 1898 établit pleinement l’autorité du chef de famille, qui était aussi un père de famille, sur les membres de celle-ci.

La famille hiérarchique et autoritaire était donc, bien que sous une forme nouvelle, toujours d’actualité au début du xxe siècle, au moment où le naturalisme japonais prenait son essor. Or il nous semble précisément que celui-ci ne contesta pas le modèle ancien de la famille oppressante, mais au contraire sa version contemporaine, dominée par une figure paternelle toute puissante. Pour autant, aucune alternative, aucune perspective d’avenir, ne semblait possible. L’objectif majeur du présent article consiste à exposer ce paradoxe à travers l’analyse de Familles (Ie ) de Shimazaki Tôson (1872-1943), publié en 1910-1911, dans les ultimes années de l’ère Meiji.

Texte complet

Pour en savoir plus : La Famille japonaise moderne (1868-1926). Discours et débats, Philippe Picquier, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

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